Tests osseux, tests odieux

Mathieu a travaillé comme éducateur spécialisé dans l’Orléanais. Il s’est notamment occupé de jeunes migrants « mineurs isolés » venant d’endroits du monde en guerre et en attente de l’aide sociale du Conseil départemental. Depuis quelques années, le Loiret fait subir à ces enfants des « tests osseux » pour établir leur « âge véritable ».

Mathieu nous a envoyé ce texte émouvant pour parler de ces jeunes…

 

Je m’appelle Mathieu, j’ai travaillé en tant qu’éducateur spécialisé durant cinq ans, dans une maison d’enfants à caractère social. Dans le groupe de vie dans lequel j’étais affecté, il y avait des ados de 13 à 18 ans dans un environnement riche de mixité (jeunes de Montargis, du quartier de La Source, d’autres, venant de pays en guerre…)

J’ai tout de suite été touché par ces jeunes, leurs parcours pleins de souffrances, de pleurs, de sang, de mort.. Des jeunes qui avaient toutes les raisons du monde de baisser les bras, s’autodétruire, sombrer, mais qui au contraire étaient très déterminés à s’en sortir, montrant une force psychologique qui forçait mon admiration. Oui, leur proximité m’a enrichi.

Jeunes hommes ou jeunes femmes venant du Mali, du Congo-Brazza, du Maroc, d’Angola, du Pakistan, de Chine, d’Arménie, du Kazakhstan… Je me souviens de tout, de toutes et de tous, de leurs prénoms, de chaque bout d’histoire qu’ils ont bien voulu me livrer.

Ces jeunes ont cru trouver le paradis, en venant dans ce si beau pays qu’est la France. Malheureusement, des politiques discriminatoires ont été mises en place par des « élus de la République », de gauche et de droite, au niveau national comme local. J’ai pu constater quotidiennement la discrimination institutionnelle , mise en place par le système de prise en charge éducatif envers les jeunes adolescents étrangers de confession musulmane . Ce système, mis en place par l’ASE (Aide Sociale à l’Enfance), nous sommait de conduire les jeunes garçons « faisant un peu plus vieux que leur âge » (sic), à l’hôpital pour un « test osseux ».

 

« Si l’éducateur que je suis avait obéi à ces directives, tous auraient pu être être exclus. »

On m’a parlé d’une loi votée par l’Assemblée Nationale en novembre 2015 et qui légitimait cette pratique. Je suis allé lire des articles sur le sujet. Celui écrit par Emilien Urbach de l’Humanité a retenu mon attention.

« Lorsqu’un jeune étranger sans famille affirme être mineur, la loi prévoit qu’il soit pris en charge par les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE) dont les conseils départementaux ont la responsabilité. Parmi ces derniers, nombreux sont ceux qui, suspicieux, demandent que ces jeunes exilés subissent des tests de maturité osseuse, afin de déterminer leur âge réel. Cette procédure est qualifiée de « détournement d’examen médical » par plusieurs associations de défense des droits des étrangers accusant les départements de vouloir « réaliser des économies en jetant des enfants à la rue ». La pratique est pourtant désormais inscrite dans la loi. Mercredi dernier, lors de l’adoption en deuxième lecture, par les députés, de la proposition de loi sur la protection de l’enfant, le secrétaire d’Etat à la Famille, Laurence Rossignol, a défendu cette disposition qu’elle avait elle-même proposée en mai 2015, par voie d’amendement, lors de l’examen du texte au Sénat » (L’Humanité Jeudi 26 Novembre 2015).

Si l’éducateur que je suis, avait obéi à ces directives, tous auraient pu être être exclus.

J’ai grandi dans un entourage avec de fortes valeurs de solidarité, d’entraide, d’empathie, j’ai conseillé à ces jeunes la désobéissance ; ne pas se présenter aux « tests ».

Depuis le 30 juin 2014, le Conseil départemental du Loiret a mis fin aux contrats jeunes majeurs, sous prétexte que leur nombre avait « significativement avancé », passant de 20 à 55% du total des mineurs pris en charge dans le département . Ils n’ont plus droit d’accès aux Centres d’Activité de Jour Médicalisé qui leur permettait de pouvoir continuer leur scolarité en étant accompagnés médicalement. Depuis cette date ces gamins n’ont que le numéro d’urgence 115 pour être soignés et parfois pour certains pour être hébergés. Economiser de l’argent en se foutant de la détresse et de l’avenir de jeunes en souffrance, telle semble être la doctrine de nos dirigeants. Je ne peux l’accepter.

 

Je ne comprenais rien à ce qu’il disait, je me souviens juste de « sale Pakistanais »

Afficher l'image d'origine

Je vais finir ce texte par le témoignage d‘un jeune que j’ai rencontré dans le Centre où je travaillais. Il venait du Baloutchistan au Pakistan et avait 17 ans. Les Talibans régnaient alors en maîtres dans sa région. Ils ont voulu confisquer les terres familiales. Le père n’a pas voulu et pour lui épargner des rétorsions, a fait fuir son fils. Il a 16 ans quand il arrive au Foyer, il ne parle pas un mot de Français. Il en fait l’apprentissage petit à petit dans une Maison Familiale Rurale…

Aujourd’hui, il travaille sous contrat chez un pépiniériste du coin. Il est reconnu dans son travail pour son sérieux et ses compétences. Je lui ai demandé d’écrire ses souvenirs du Centre où je l’ai rencontré. Voici ce qu’il m’a envoyé :

« Quand je suis arrivé au foyer, j’avais l’impression que personne ne m’aimait. Je ne parlais pas Français, c’était très dur pour communiquer. Un jour, le cuisinier a mis du porc dans les lentilles, alors que l’éducateur lui avait déconseillé. Au début c’était difficile. Un soir, un jeune est venu dans ma chambre pour me taper. Je ne comprenais rien à ce qu’il disait, je me souviens juste de « sale Pakistanais. » L’éducatrice présente ce jour n’avait rien fait pour m’aider. Pour le test osseux, Mathieu m’avait dit de dire non car ce test était faussé. Ensuite , je suis allé en appartement, les éducateurs m’ont dit que « j’étais capable »… Le jour de de mon anniversaire, je me rappelle que les adultes n’ont rien fait pour moi, mais je me souviens qu’ils avaient amené un autre jeune au restaurant pour son anniversaire… Il était Français… A 18 ans, je n’ai pas pu avoir un contrat d’aide pour jeune majeur. Il n’existait plus. La période a été très difficile ; pas d’argent, juste un toit. Tous les jours, j’étais obligé d’aller demander à manger. Maintenant je travaille près d’Orléans. C’est mieux pour moi…

Pour lui, pour les autres mineurs isolés, pour des valeurs humaines basiques, il faut se battre !

 

 

Trouvé sur le Bondy Blog Centre

Soyez le premier à commenter

Poster un Commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*