Santé, orientation, conditions de vie , les étudiants sur la corde raide…

Precarité étudiante (La Croix-crédits Sylvain Labaume)

  En 2019, la France comptait près de trois millions d’étudiants français1 ainsi que près de 343 000 étudiants étrangers. Si l’hexagone se classe ainsi en troisième position2 des destinations les plus privilégiées par les étudiants internationaux, la situation économique des étudiants en France est loin d’être rose pour les bacheliers aux plus faibles revenus. Le 8 novembre 2019, l’immolation d’un jeune étudiant de 22 ans devant le bâtiment du Crous de l’université Lyon II alarmait sur la situation de précarité des étudiants. Pourtant malgré cette proportion conséquente au sein de la population générale, cette « part étudiante » a souvent le sentiment d’être négligée par les politiques actuelles en particulier dans le domaine de la santé et l’orientation.

   Dans le rapports produits tous les trois ans et mesurant la qualité de vie des étudiants, l’OVE, l’Observatoire de la Vie Étudiante fait le triste constat d’une importante dégradation des conditions des étudiants au cours des dix dernières années. Seule la publication du rapport Wauquiez 3en juillet 2006 semble faire état d’une prise de conscience globale des rapports étroits unissant santé et réussite dans la vie des étudiants.

  Si les derniers rapports publiés en 2018, décrivent un état général tout de même satisfaisant, le nombre d’étudiants présentant des soucis d’ordre psychologique est actuellement en augmentation. Ce constat a même poussé certaines universités comme Paris 1 à mener des enquêtes auprès de leurs étudiants en partenariat avec l’OVE. Par le biais d’un questionnaire électronique réalisé par un groupe de travail composé médecins universitaires et inter-universitaires de Médecine et de Promotion de Santé (SUMPPS/SIUMPPS), de chargés d’études, de représentants des missions handicap et réussite des établissements et des services des activités physiques et sportives universitaires, près de 42 000 étudiants ont été invités du 26 février au 30 mars 20184 à mesurer la qualité de leurs conditions de vie. Les étudiants étaient invités à évaluer selon six critères :

-la bonne condition physique,

-le bon état émotionnel

-la récurrence du recours aux soins

-leur bonne accessibilité du recours aux soins

-la connaissance et usage des services médicaux

-la qualité de l’hygiène de vie (alimentation et conduites à risques).

  Dans le rapport publié par l’Observatoire de la vie étudiante sur la santé des étudiants publié en 20185, près de 20% des étudiants interrogés par le sondage présentaient des signes importants de détresse psychologique dont 37% sur une période d’au moins deux semaines. (Le 1er symptôme associé à un trouble dépressif majeur).

Bien démarrer son parcours professionnel, une grande « première » angoisse

  Dans les difficultés principalement rencontrées au cours de leur études, de nombreux étudiants invoquent une pression sociale liée à la difficulté d’élaborer un projet professionnel viable et cohérent, leur permettant de s’épanouir tout en garantissant une bonne insertion professionnelle souvent corrélée souvent à des difficultés financières importantes. L’angoisse, l’incertitude face à l’avenir fait partie des émotions récurrentes dans la vie d’un étudiant. Que le projet professionnel soit déterminé ou non, le taux de chômage élevé des 18-24 ans et la vision négative du monde contribuent à une attitude très pessimiste concernant l’insertion professionnelle 6: « Notre génération, de toute façon, va être plus que précaire. On va travailler toute notre vie et on va en chier à l’infini. (Alexandre, 23 ans biologie). La poursuite d’études mêmes incertaines permet aux plus anxieux de retarder l’échéance : « J’imagine le monde du travail comme un monde qui ne fait pas de cadeau : marche ou crève. Il y a beaucoup de concurrence, beaucoup de gens qui ont les dents longues » (Anaïs, 20 ans, L3 de sociologie). 

  Afin de retarder le spectre de l’insertion professionnelle souvent marquée par une période de chômage, nombreux sont les étudiants qui choisissent de poursuivre un cursus parfois sans réel objectif pour retarder la transition vers une vie active7. C’est le cas d’Iris, une jeune femme, passée par une classe préparatoire, une grande école d’ingénieurs, l’Ensta ParisTech, et ayant choisi de poursuivre son cursus par une thèse car elle témoigne  : «une fois, mon diplôme d’ingénieur en poche, impossible de me projeter ».

  Chaque année, avant même le démarrage de leurs études supérieures, les futurs bacheliers sont déjà confrontés à des choix cornéliens, comme en témoigne la plateforme d’orientation , Parcours Sup8, anciennement « Admission Post Bac 9», qui souligne l’absurdité et les risques de confier l’orientation à un algorithme loin d’être infaillible. Entre affectations aléatoires, problèmes informatiques, un stress supplémentaire est rajouté sur les épaules d’étudiants déjà sollicités par la préparation du baccalauréat et des concours d’entrée en formation supérieure. Les dossiers scolaires n’étant plus considérés comme suffisants, il leur faut désormais ajouter à leur dossier de candidature, lettre de motivation et curriculums pour des élèves ne pouvant guère témoigner d’une réelle expérience professionnelle à la sortie du lycée . En juillet 2019, la plateforme avait enregistré plus de 14 700 jeunes supplémentaires sans inscriptions selon l’Unef10 (le syndicat étudiant).

  La réforme récente de l’entrée de l’université a encore accentué ce sentiment d’inquiétude. Présentée comme une solution pour réduire le taux d’échec, le dispositif d’après ses détracteurs semble davantage compliquer les chances d’intégrer une filière sélective sans apporter de solutions pour les filières plus générales11.

Trouver le bon stage, un second casse-tête à l’origine d’une anxiété latente

  Décrocher un stage, une alternance auprès d’entreprises reconnues dans le secteur professionnel visé fait partie du passage obligé et reste considérée comme une étape déterminante par les recruteurs. La concurrence y compris pour les stages devient particulièrement importante et chacun se voit de plus en plus souvent incité à mettre à jour le plus tôt possible un profil « Linkedin », « Viadéo » pour parfaire son réseau, obtenir régulièrement des recommandations et certifications sur ses compétences et expériences professionnelles.

  La construction d’un parcours cohérent et l’anticipation de l’avenir rend les choix particulièrement douloureux quant à l’orientation. Entre premières expériences de stage, changement de cursus, les choix sont particulièrement difficiles dans une société qui fait l’éloge de la rapidité et de la productivité. Prendre la décision d’interrompre son année d’étude pour se diriger vers une autre voie professionnelle reste un choix difficile et courageux mais décisif quand certains découvrent qu’ils ont raté le virage de l’orientation, une fois leur cursus terminé et leur première prise de poste. La course effrénée vers la réussite professionnelle et une forme de reconnaissance sociale ne pousse pas toujours à choisir la voie en accord avec ses convictions personnelles qui sera source d’épanouissement.

  Face à de nombreux parcours de formation orientés vers le Tertiaire, la désillusion est grande avec la peur ou la déception de se retrouver enfermé dans un bureau, enchaîné devant un écran d’ordinateur, trente cinq heures ou plus par semaine. Le problème réside aussi dans le manque d’accompagnement des structures d’orientation où les stages pour découvrir un secteur d’activité sont limités. A titre d’exemple, le stage d’observation de 3ème se limite souvent au réseau familial et et offre peu de perspectives malgré la mise en place de dispositif innovant comme « Viens Voir mon Taf 12» pour élèves scolarisés en REP (Réseau d’Éducation Prioritaire), une association réunissant des professionnels proposant des stages à des jeunes dont les parents manquent de réseaux.

  En effet, l’absence de formation des conseillers d’orientation et de mise à jour sur les filières en développement, remet en doute leur capacité à bien guider les jeunes diplômés. Quand bien même, les étudiants s’informent sur les licences professionnelles, masters et autres formations favorisant l’entrée dans le monde de l’entreprise, ils leur ait difficile d’avoir accès aux bonnes informations sur les débouchés réels. Certains dispositifs permettant d’enrichir son parcours comme l’année de césure restent encore très mal connus des étudiants malgré la valeur ajoutée que peuvent constituer ces dispositifs13.

  Cette incertitude de l’avenir transparaît dans les sondages réalisés auprès d’étudiants comme dans celle réalisé par le Magazine l’Étudiant en 2015, sur 4200 personnes interrogées, près de 49% se disaient angoissés et étaient seulement 17% à trouver cela enthousiasmant et 12% excitant tandis que 15% se disent déconcertés. Ce constat est particulièrement fort auprès d’étudiants en fin de cursus, appréhendant leur insertion professionnelle. Un stress permanent à l’origine d’un mal être récurrent des étudiants qui face à des choix multiples, peinent à savoir quelle direction donner à leur vie avec la crainte d’un écueil professionnel et d’une prise de retard en empruntant la mauvaise voie. Pour 7 français sur 10, l’université, parent pauvre de l’éducation supérieure préparerait mal à l’insertion professionnelle. En cause, la trop faible proportion de formations adaptées au monde de l’entreprise14.

La vie étudiante, un exercice d’équilibre périlleux entre validation de diplômes et stabilité financière.

  Stressés par leur études, dossiers, exposés et autres deadlines récurrentes dans la vie d’un jeune en formation, de nombreux étudiants négligent leur hygiène de vie. Négliger son alimentation ou son bien être joue pourtant directement sur les capacités cognitives et physiques. Le manque de temps, le budget serré pour assurer les fins de mois, une nutrition pauvre ou pas assez adaptée au rythme soutenu que demande une année scolaire pénalisent durablement les étudiants en situation de précarité. Cette situation est loin d’être rare dans la plupart des cursus où les emplois du temps restent peu compatibles avec le cumul d’un job alimentaire.

  Selon l’Observatoire de la vie étudiante, près de 65% des étudiants avouent sauter régulièrement des repas pour des raison financières selon la FAGE*15 (Fédération des Associations Générales Étudiantes). A peine, 6,4% des étudiants disent avoir consommé 5 fruits et légumes, la veille d’être interrogés pour une enquête publiée par la Croix Rouge en 201716.

  Ce constat n’est pas rare au sein des universités car si en France les frais d’inscriptions restent limités, il faut ajouter à cela, les dépenses générées par le loyer, la santé ou l’alimentation représentant des coûts additionnels. Ces questions économiques représentent un facteur d’inquiétude supplémentaire en plus du challenge de la réussite.

« Comment se concentrer au mieux sur ses études quand la situation de son solde devient préoccupante et qu’il faut s’interroger sur son autosuffisance financière » .

  Selon les derniers chiffres de l’OVE, près de 55% des étudiants estiment ne pas avoir assez d’argent pour couvrir leur besoins mensuels et 23% disent rencontrer des importantes difficultés financières. Près de 46% des étudiants exercent une activité financière pour payer leur étude dont 54,4% qu’elle est indispensable pour vivre. Une situation préoccupante car travailler en plus de leur cours n’est pas sans incidence et explique le fort taux d’échecs à l’université : 28% des étudiants salariés obtiennent leur licence en trois ans, 12% en quatre et 5% en cinq ans. Le temps passé à travailler est un temps en diminution pour ses révisions.

  En plus des répercutions sur leur réussite, la précarité financière fragilise aussi les étudiants sur le plan de la santé. Une enquête de 2016 réalisé par Emevia, réseau des mutuelles étudiantes avait montré qu’un étudiant sur six avait renoncé à voir un médecin par faute de moyens17.

  Le budget s’avère en effet serré pour la majorité des étudiants, il s’échelonne de 545€/mois pour les étudiants boursiers jusqu’à 818€/mois pour les étudiants qui n’ont pas la chance de bénéficier d’aides de l’état. Entre les frais d’inscription qui s’élèvent entre 184€ en licence et jusqu’à 256 € en master, un loyer autour de 300€ en résidence universitaire (50% du budget étudiant), les transports en communs à 30 €/mois, l’assurance logement autour de 10€/mois, la mutuelle étudiante autour de 200€/mois et la taxe d’habitation pour les logements non conventionnés et l’achat de matériel scolaire autour de 60€/mois, l’équilibre budgétaire des étudiants s’optimise difficilement et reste souvent victime de l’inflation18.

De la précarité financière à une détresse psychologique,

  Plusieurs indicateurs liés à l’aspect financiers sont des facteurs de mal être chez les étudiants. Aux problèmes financiers, s’ajoutent souvent des problèmes psychologiques liés à des facteurs anxiogènes : avenir incertain, la solitude, la pression des examens, 15% auraient des pensées suicidaires et 5% auraient tenté de mettre fin à leur jour. Ce mal être conduirait facilement à des troubles de l’humeur, une difficulté à gérer les frustrations, des phénomènes de dépendance ou à l’abus aux substances psycho-actives. L’isolement de certains étudiants confrontés seuls aux nouvelles responsabilités plus lourdes à assumer (logement, travail à mi temps, examens), l’incapacité ou le sentiment d’échec face à cette épreuve d’adaptation leur laisse le sentiment de perdre le contrôle sur leur vie.

  Parmi les autres facteurs aggravant, peut aussi s’ajouter celui de manquer de confiance en soi, de ne pas se sentir à la hauteur ou dans la mauvaise filière. La pression de la réussite reposant sur les étudiants et la concurrence de performances peuvent devenir une cause de dépression à venir.

  Le rythme de la vie étudiante, en lui même avec un sommeil perturbé par les fêtes, les travaux de révisions tard le soir, les mauvaises habitudes alimentaires couplés à un manque d’activité sportive et ajoutés à la consommation de drogues ou d’alcools peuvent affecter l’état psychologique général. La pression sociale peut aussi ajouter à la détresse personnelle. Un étudiant loin de sa ville d’origine, sa famille, privé de ses repères habituels peut développer une importante forme de mal être.

  Si tous les étudiants ne sont pas forcément touchés par des phases de dépression, ces indicateurs font partie des facteurs à surveiller. Pour des sujets plus sensibles au stress, un manque de confiance et un sentiment isolement provoqué par des raisons sociales ou financières peuvent conduire plus facilement à une dépression. Il suffit pourtant de peu de paramètres et d’un meilleur accompagnement pour aider les étudiants qui se sentent seuls faire à leurs problèmes.

Une méconnaissance des structures de soins, d’accompagnement qui contribuent à un sentiment d’isolement généralisé.

  L’origine du mal être ou de l’isolement trouve aussi son origine dans une méconnaissance d’une grande majorité d’étudiants mais aussi dans la gêne ou la honte pour certains étudiants de faire appel à des structures : les BAPU* (Bureaux d’Aide Psychologique Universitaires), les SIUMPPS* (Service Inter-Universitaire de Médecine Préventive et de la Promotion de la Santé) ainsi que les CMPS , centres médico-psychologiques sont souvent mal connus des étudiants19. Pour les nouveaux étudiants qui arrivent à l’université, la découverte du campus et la connaissance des structures composant la vie du campus n’est pas un service accessible pour tous. La connaissance de ces services pourra se faire si l’étudiant a la chance de pouvoir s’inscrire aux visites guidées du campus dont les places sont souvent limitées alors que tous les étudiants devraient pouvoir accès à ces services. Dans certaines universités comme à Orléans, des initiatives existent comme la J.A.N.E (Journée d’Accueil des Nouveaux Étudiants) pour permettre à des étudiants de mieux découvrir leur ville et leur campus et de fixer leur premiers repères et s’intégrer dans un nouvel environnement20.

  Le passage dans la vie étudiante peut représenter un passage difficile mais aussi d’épanouissement pour de nombreux personnes qui s’investissent dans des associations, projets ou bénévolats, tissent de nouvelles relations, voyagent. Cependant, pour que cette période déterminante dans la vie d’un jeune adulte soit gage de réussite, celle ci doit continuer à bénéficier de certaines garanties essentielles au bien être et à la réussite des études. Les dernières mesures en vigueur du gouvernement telles que la baisse des APL de 5€ depuis la rentrée 2017 ajoutée à une augmentation du coût de la vie des étudiants de 2,09% selon les chiffres du syndicat UNEF en 2017, semblent indiquer que le gouvernement actuel oublie d’investir sur la Jeunesse alors qu’elle représente pourtant l’avenir de la société. Appliquer réellement les principes de l’égalité des chances et de la méritocratie, des thèmes régulièrement abordés par les candidats à l’élection présidentielle21 revient à faire des questions de l’orientation, l’insertion professionnelle et de la santé, des priorités en termes d’investissements qui pourraient influencer positivement la situation du marché du travail en France.

3http://www.assemblee-nationale.fr/12/rap-info/i3494.asp Rapport enregistré à l’assemblée nationale le 6 décembre 2006. Le dossier signale un état préoccupant des conditions de vie étudiante : une précarité financière en augmentation avec des constations alarmantes sur l’état physique et psychologique.

4http://www.sorbonne-paris-cite.fr/fr/sante-et-bien-etre-des-etudiants-uspc-enquete L’Observatoire de la vie étudiante a lancé la seconde édition de son enquête sur les conditions de vie des étudiants. En 2016, selon les résultats de la dernière enquête, 30% avaient renoncé à voir un médecin et 85% présentaient des fragilités psychologiques (stress, problème, déprime ou solitude)

6https://journals.openedition.org/formationemploi/4072 Les cheminements des étudiants vers l’insertion professionnelle : entre se « placer » et se « trouver » par Emmanuel Maunaye

8https://blogs.mediapart.fr/philippe-blanchet/blog/070418/ideologique-injuste-infaisable-parcoursup-largement-refuse-va-t-il-imploser

9https://www.cnil.fr/fr/admission-post-bac-apb-cloture-de-la-mise-en-demeure Admission Post-Bac (APB) : clôture de la mise en demeure

11https://francais.rt.com/france/49847-orientation-etudiants-pourquoi-loi-ore-souleve-opposition-decryptage

Pour les filières les plus sélectives, l’analyse des dossiers passera désormais par des commissions pédagogiques et non plus uniquement par le rectorat. Pour faciliter le traitement des dossiers, le ministère proposera l’aide d’un algorithme pour évaluer sur quatre grands critères les dossiers des étudiants. Le dispositif de sélection pourra même aller plus loin pour trancher en remontant jusqu’aux dossiers du collège pour affiner les critères de sélection, accentuant encore le sentiment de déterminisme social.

Trouvé sur le Bondy Blog Centre